La toque toquéePourléchez vos babines et délectez vous dans l’attente de l’histoire savoureuse que je vais vous conter.
Il était une fois dans un paisible royaume dont personne n’avait jamais entendu parler, parce qu’il ne s’y passait jamais rien, un jeune homme qui vivait dans les cuisines de la cour d’un château. Normal puisque c’était le cuisinier attitré du roi et de la reine.
Il était aisément reconnaissable à sa toque qui ne le quittait jamais. Barbu, moustachu, tout son visage respirait les odeurs de ses mets délicieux. Il avait en permanence des épices sur les pointes de sa moustache et sa barbe avait toujours l’air un peu collante pour avoir trop souvent trempé dans la soupe. Pourtant, sa cuisine était toujours propre et reluisante. Tous les alentours se réjouissaient et s’impatientaient quand ils étaient invités au château car ils savaient que cela promettait un excellent repas. Les rumeurs disaient que son talent incroyable lui venait de sa toque qui devait être magique.
Un jour qu’il faisait très chaud, le cuisinier, monsieur Becfin, posa sa toque sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
Une servante du château passait par là, une corbeille de linge à la main.
Elle décida de lui emprunter sa toque pour la laver et voir si elle était magique. Elle la dissimula dans le panier à linge.
Le cuisinier, quelques instants après, fut horrifié de constater la disparition de son bien. Il poussa un hurlement épouvantable qui résonna aux quatre coins du château et, s’arrachant la barbe de désespoir, cria :
-Catastrophe ! Je vais devenir toqué sans ma toque !
La reine réveillée en sursaut dans sa sieste demanda au roi d’aller voir ce qui se passait.
Il vint s’enquérir auprès de monsieur Becfin :
-Ne vous en faîtes pas ! Je vous aie fait commander une nouvelle toque.
-Vous ne comprenez pas, votre majesté. Cette toque avait pour moi une valeur sentimentale immense. Je vous remercie de votre geste mais ce couvre-chef était mon dernier lien avec feu ma mère qui était elle-même une grande cuisinière. Toute sa vie, elle m’a appris en me préparant les plats les plus extraordinaires qu’il suffisait de tout cuisiner en assaisonnant d’une pincée d’amour pour que la réussite soit au rendez-vous. J’ai reçu tellement d’amour de sa part que, pour toute ma vie, j’en aie à prodiguer aux autres. Avec cette toque sur la tête, j’avais le sentiment que ma mère était à mes côtés. Une partie de ma confiance en moi disparait sans elle.
-Pas de panique, nous allons la retrouver. Il y a votre odeur dessus. Je vais vous amener Tarbusse, mon meilleur chien de chasse. Il va vous renifler et retrouver votre toque à la trace.
-C’est génial, votre majesté, vous êtes un esprit brillant, vous rayonnez dans tout le royaume.
Pendant ce temps, la voleuse, toque propre sur la tête, s’était mise aux fourneaux. Elle avait décidé de confectionner un gâteau exceptionnel pour faire plaisir à sa fille qui fêtait son anniversaire. Elle avait une telle confiance dans la toque qu’elle n’ouvrit aucun livre de recette.
A peine eut elle sorti le gâteau du four que Tarbusse lui sauta dessus. Le plat partit en éclats et tout le gâteau se répandit sur le sol. Seul le chien le goûta aussi seul lui peut il nous dire s’il était bon.
Prise sur le fait, la jeune femme était rouge de honte. Le roi la gronda sévèrement et s’apprêtait à la renvoyer quand monsieur Becfin, qui avait bon cœur, le supplia de ne rien en faire.
-J’ai justement besoin d’une aide en cuisine. Elle s’acquittera de sa faute et apprendra ainsi ce qu’elle désire.
Eperdue de reconnaissance, la voleuse lui sauta au cou et l’embrassa sur les deux joues.
-Que vous sentez bon ! Et que vous êtes bon ! Mille pardons ! Comprenez-moi, je voulais juste impressionner ma fille et vous faire plaisir de la même manière.
Monsieur Becfin sourit, plus troublé qu’il ne l’avait jamais été. Isolé dans sa cuisine, il n’avait pas l’habitude d’une compagnie féminine.
-Ne vous inquiétez pas, dit-il. Nous allons refaire ce gâteau ensemble.
-Ouaf ! dit Tarbusse, en se léchant les babines.
De ce pas, ils retournèrent en cuisine, et s’affairèrent à l’élaboration du plus succulent dessert qui soit. Monsieur Becfin se surpassa du fait qu’il n’avait jamais travaillé de concert et que la présence de mademoiselle Chenapante le galvanisait.
Il dansait le couteau à la main autour des fourneaux, virevoltait autour des casseroles, tambourinait sur les tables au moyen de divers ustensiles et poussait des cris de sioux auquels s’ajoutaient les aboiements de Tarbusse.
-Mademoiselle Chenapante, prenez le pas !
Elle se suivit dans sa folie créatrice, débordante d’enthousiasme.
La reine, réveillée une seconde fois de sa sieste, demanda au roi de faire cesser ce tintamarre.
Une fois le mets accompli, le temps que le gâteau cuise, monsieur Becfin proposa une petite promenade au jardin potager. C’était sa création et il en était très fier. C’était la première fois qu’il proposait à une dame de se promener avec lui et il rougissait de son audace.
Au milieu des légumes et des fruits les plus colorés, monsieur Becfin découvrit une femme toute différente, curieuse, intelligente, raffinée, aimant les enfants et les animaux et presque aussi passionnée de cuisine que lui. Elle lui rappelait sa mère.
Sur ces entrefaites, alors que la conversation prenait un tour plus intime, le roi resurgit.
-La reine désire pour son petit déjeuner de demain de la confiture au sureau noir, dit-il. En avez-vous dans vos réserves ?
-Pas du tout, dit le cuisinier, affolé. Le sureau est rare dans notre région. Je ne peux pas vous promettre de vous en trouver pour demain.
-Il en va de votre honneur et de votre place, dit le roi. La reine est si fragile pendant sa grossesse qu’il faut satisfaire à la moindre de ses exigences.
-Il y en a un plant dans le jardin de ma grand-mère au-delà de la montagne et de la rivière, dit mademoiselle Chenapante. Laissez-moi vous y guider. En partant maintenant, nous serons revenus à temps pour demain.
-Ne vous inquiétez pas pour votre dîner. Le majordome vous servira les restes du buffet froid de ce midi, dit le cuisinier. Nous devons partir promptement.
-Faîtes, soupira le roi, et, excusez, je vous prie, cette nouvelle extravagance. D’une femme enceinte, il faut s’attendre à tout !
Mais le cuisinier et sa nouvelle amie n’étaient pas fâchés du tout à l’idée de cette petite escapade qui leur donnait l’occasion de faire plus ample connaissance. Monsieur Becfin, avant le départ, fit à mademoiselle Chenapante, une proposition :
-Si vous sauvez ma réputation à la cour en m’aidant à trouver ce sureau, je vous offrirais ma toque.
La jeune femme acquiesça, rouge de joie. Ils partirent aussitôt, un panier à la main et Tarbusse à leurs trousses.
Alors qu’ils gravissaient la montagne, un coup de vent les surprit et arracha la toque du cuisinier. Le couvre-chef alla se poser sur la tête d’une chèvre qui broutait un peu plus bas. Elle se mit à tenir ce langage :
-Par mes cornes, cette herbe n’a aucun goût ! C’est à vous en rebrousser le poil.
La toque s’envola à nouveau. Elle atterrit cette fois sur la cime d’un arbre qui tint ce propos :
-Par toutes mes branches, l’air a bien mauvais goût. Une tempête se prépare.
Nos trois compagnons, à la poursuite du couvre-chef, ne savaient plus où donner de la tête. La toque reprit une dernière fois son envol et s’écrasa dans une rivière. Sous elle, une grenouille tint ce langage :
-Quel bon parfum mais qu’il fait noir là-dessous !
A ce moment précis, monsieur Becfin, mademoiselle Chenapante et Tarbusse étaient complètement égarés. Ils rattrapèrent la toque et libérèrent ainsi la grenouille de son obscurité. Ils lui demandèrent leur chemin. Elle répondit en croassant.
-Je l’avais bien dit ! s’écria mademoiselle Chenapante. Votre toque détient quelques pouvoirs.
-Je le découvre avec vous. Ma mère ne m’en avait rien dit. Elle m’avait seulement recommandé de toujours la porter en souvenir d’elle.
Le tonnerre éclata brusquement. Mademoiselle Chenapante prit l’initiative de coiffer Tarbusse de la toque et de lui faire sentir un morceau d’étouffe appartenant à sa grand-mère.
-Hâtons nous, dit Tarbusse, la route est encore longue et la pluie efface les odeurs.
Tous trois reprirent leur chemin et, à la tombée de la nuit, arrivèrent à l’auberge de la grand-mère.
Ils s’endormirent, épuisés, et, avant l’aube, allèrent cueillir le sureau pour repartir de sitôt en direction du château.
Alors qu’ils descendaient la montagne, un sanglier surgit d’un buisson et fit basculer monsieur Becfin à terre. Il fit tomber son panier. Celui-ci roula, dévalant toute la pente. Le cuisinier en jeta sa toque dans l’herbe de désespoir. La chèvre du début réapparut, se coiffa de la toque et lui dit :
-Ne vous en faîtes pas ! Avec mes amies, je vais vous récupérer votre sureau.
Le panier fut vite à demi rempli grâce aux braves bêtes mais le sureau était en piteux état car elles l’avaient un peu écrasé dans leur gueule.
-Il n’y en a plus assez, se lamenta le jeune homme.
Mademoiselle Chenapante dit :
-Demandons à l’arbre d’hier. Il pourra peut-être nous indiquer un sureau.
Avec Tarbusse en éclaireur, ils retrouvèrent l’arbre et coiffèrent une de ses branches.
-Il y a un sureau qui pousse au bord de l’eau, dit l’arbre, un peu à votre droite, en descendant quelques mètres.
Le soleil commençait à se lever, ils accélérèrent le pas. Ils trouvèrent le sureau et leur panier fut vite plein à rebords.
Il ne leur restait qu’à traverser la rivière. Mais, horreur, monsieur Becfin glissa sur une des pierres moussues où se trouvait la grenouille du début. Elle sauta obligeamment pour rattraper l’anse du panier.
-Merci, dit le cuisinier. Je te promets de t’épargner, toi et les tiens, dans mes cuisines.
Ils arrivèrent ainsi juste à temps pour faire la confiture et la servir au lever de la reine.
-Nous faisons une bonne équipe, dit la jeune fille. Je suis ravie d’être votre assistante.
-En si peu de temps, vous m’êtes apparue bien plus que cela. Ma passion pour la cuisine m’aveuglait. Je ne voyais rien d’autre dans la vie. Mais, depuis que je vous connais, mon cœur a une autre raison de battre : être à vos côtés et vous donner tout l’amour qu’il se doit. Voici le gage de mon estime pour vous.
Il lui posa la toque sur la tête. Elle lui sauta au cou et l’embrassa. Tarbusse aboya joyeusement et leur sauta dessus aussi.
Dès lors, ces deux toqués d’amour et de cuisine mettent la joie dans tous les alentours.
La magie n’est rien sans une pincée d’amour.